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Reading Comprehension in French – “French News: Le mouvement Nuit Debout” (Levels B+)


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Nicolas Framont, sociologue, enseignant à l’université Paris-Sorbonne analyse l’émergence du mouvement “Nuit debout”, et ses perspectives à moyen terme. Entretien.

Ce qui se passe depuis le 31 mars place de la République à Paris, et désormais sur plusieurs places publiques partout en France sous le nom de “Nuit debout”, est-il une manifestation du dégoût de la politique institutionnelle, plus qu’une simple opposition à la loi “El Khomri” ?

Nicolas Framont – Il y a en effet une double dimension de la dynamique “Nuit Debout” : les initiateurs du premier soir d’occupation de la place de la République sont des syndicalistes, militants ou simples citoyens engagés contre la loi “El Khomri” mais désireux de ne pas se cantonner à une attitude défensive face à la dérégulation du droit du travail. Dès le départ, il s’est agi de traiter la loi “El Khomri” comme le symptôme d’un mouvement généralisé d’affaiblissement des droits des salariés, mais aussi comme une preuve que la classe politique, qu’elle soit de droite ou de gauche, “travaille” davantage pour les grandes entreprises et les riches que pour la majorité des citoyens. […].

Si de nombreux participants veulent repenser le système politique dans son ensemble c’est donc parce qu’il a permis quelque chose comme la loi “El Khomri” : une mesure impopulaire, perçue comme plus favorable à la minorité riche qu’à la majorité, mais qui, dans l’état actuelle de nos institutions, pourra tout de même être adoptée.

 

Selon vos observations, qui sont ces noctambules prêts à passer des heures en Assemblée générale plusieurs jours d’affilée, à organiser des “commissions” et à faire converger les luttes ?

C’est forcément difficile à observer car la composition du mouvement évolue selon les jours et les heures, mais je crois qu’il faut distinguer plusieurs profils de participants à “Nuit Debout” : il y a d’abord ceux qui y passent une grande partie de leur temps, nuit et jour, pour faire tenir l’occupation de la place, la protéger et en assurer la logistique et l’organisation. Ce noyau dur est constitué de gens qui ont des situations personnelles et professionnelles qui permettent cet engagement total : des étudiants qui ont des horaires plus flexibles, des professionnels des arts et du spectacle, mais aussi des chômeurs. On peut rencontrer aussi des gens qui, frappés par la dynamique du mouvement, ont pris une semaine de congé pour s’y investir pleinement, mettant parfois leurs compétences professionnelles au service du mouvement (par exemple des infirmiers, graphistes, communicants, cuisiniers…). On trouve aussi des entrepreneurs et auto-entrepreneurs et j’ai vu aussi plusieurs personnes sans domicile fixe assister aux débats et bénéficier de l’hospitalité du mouvement.

Il me semble que la moyenne d’âge de ce noyau dur tourne autour de la trentaine. C’est la catégorie de participants qui est la plus visible et médiatisée, mais je ne pense pas que cela constitue le gros des troupes. Car il y a aussi des participants réguliers mais plus limités dans leurs disponibilités : ce sont ceux qui sont présents en fin de journée, qui assistent aux discussions de commissions et qui prennent part à l’Assemblée Générale, qui a lieu vers 19h-20h. Eux ne restent pas forcément la nuit, mais ils constituent en fait le gros du mouvement.

Enfin, la place de la République étant un lieu très passant situé aux carrefours de grands axes de la capitale, de nombreux badauds s’y arrêtent, écoutent, regardent, discutent un peu, et parfois prolongent leur visite. [..]

 

Dans les prises de parole, une conviction semble être largement partagée : que le changement ne passera plus par les urnes. Quelles sont les capacités d’un tel mouvement à réellement changer les choses ?

Ce sont des choses qu’on pourra évaluer plus tard, si le mouvement s’étend et se solidifie. Pour l’instant, à cause de son manque relatif de représentativité sociale – qui est un phénomène qui touche, je le répète, tous les mouvements politiques et sociaux en France et “Nuit Debout” plutôt moins que les autres – il n’a pas, je crois, la légitimité suffisante pour concurrencer les formes électorales. Ensuite, je pense qu’il faut qu’il gagne en structuration et que son fonctionnement se peaufine pour incarner une forme juste et efficace de délibération politique.

Cependant, c’est un mouvement très populaire, qui fait des émules dans toutes les villes de France, alors que les élections comptent de moins en moins de participants en France depuis vingt ans.[..]

Je pense qu’un tel mouvement parviendra à changer les choses s’il parvient à proposer un système politique et économique alternatif, qui soit à la fois réaliste et qui modifie en profondeur l’actuel, qui suscite le dégoût d’une grande partie de nos concitoyens. Cela peut sembler paradoxal, mais changement radical ne veut pas forcément dire utopie : cela peut-être une nouvelle constitution, de nouvelles règles économiques, de nouvelles institutions, mais c’est un énorme chantier et il faudra une organisation pérenne et efficace pour le mener à bien.

 

Extrait de InRocks.com

 

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